jeudi 22 octobre 2015

L'accueil : une qualité essentielle en psychothérapie.

L’accueil : un chemin d’altérité.


« Au prêtre on dit les offenses commises, au psychanalyste on raconte les offenses subies. »
M. Balmary[1]

Introduction.


Dire le mot « accueil » à haute voix c’est se mettre en présente de trois sonorités distinctes. Tout d’abord la syllabe A. Premier lettre de l’alphabet, premier babillage du bébé d’avant la parole, onomatopée total qui ouvre à l’inconnu en désignant des réalités contradictoires – aussi bien la joie que la douleur. Puis vient le son [k] qui tranche, qui coupe, qui sépare. Sonorité qui nait du fond de la gorge et d’où le souffle s’échappe pour s’arrêter net. Enfin le son [eil] qui vient rétablir l’équilibre, qui vient faire tiers entre [A] et [k]. Le calme après la tempête que ce son [eil]– un œil qui ouvre au regard qui reconnaît, au regard qui rassemble et qui élève chacun à une égale dignité[2].
Dire le mot à haute voix donc – pour vivre la haute voie que l’accueil suppose : de l’ouverture à l’inconnu en passant par un processus de séparation, il s’agira pour accueillir de se tenir à une juste distance. Même si, comme les trains, un accueil peut en cacher un autre puisque celui qui accueille n’est pas toujours celui qu’on croit…

Les écueils de l’accueil.


Force est de constater l’omniprésence des références à la notion d’accueil dans nos sociétés occidentales. On parle par exemple aujourd’hui des « métiers de l’accueil » ; comme si ce qui était jadis un « donné » soit désormais l’objet d’une construction, d’une thématique prise dans une formation force de vente. Répondant à un besoin psychologique qu’il s’agira de mieux définir, il nous semble que cette insistance à vouloir accueillir est le signe d’un « manque » ou plutôt d’un retour du refoulé de nos sociétés modernes individualistes. Alors que l’accueil semble ne vouloir se satisfaire d’aucun juste milieu – l’on parle d’un « bon accueil » ou d’un « accueil glacial » – l’on serait tenté de dire qu’en la matière, plus on en parle et moins on en fait !
Si l’accueil se définit trivialement comme la réception qui est faite à quelqu’un ou à quelque chose, commençons par séparer l’ivraie du bon grain en insistant sur ce qui fait passer, à faux titres, l’accueil pour ce qui ne l’est pas.
Le verbe accueillir est formé du verbe « cueillir » et du préfixe d’origine latine ad qui signifie vers, ajouté à. Le verbe « cueillir » quant à lui vient du latin colligere (de cum avec et ligere cueillir) qui avait à l’origine un espace de signification plus large que de nos jours : cueillir ensemble mais aussi recueillir, ramasser, réunir.
Accueillir n’est pas recueillir. L’accueil indique une notion de mouvement et de volonté alors que le recueillement se trouve dans une zone de passivité. Une passivité qui certes doit se comprendre comme une réceptivité cultivée puisque le recueillant cherche à parvenir à un état dans lequel est développée l’aptitude à recueillir ce qui vient du dehors. En poussant plus avant l’on pourrait dire que tout recueillement vise une inscription dans un recueil et que dans le recueil, ce qui est recueilli est destiné à mourir.

De même accueillir n’est pas cueillir. Les deux verbes ne se situent pas sur la même ligne temporelle. L’accueil est pur présent et tissé de futur alors que cueillir vise l’éternalisation de l’objet : le coquelicot se meurt une fois cueillit mais reste à contempler, présent à jamais pour la mémoire, entre les pages de l’herbier. De plus la cueillette, à travers l’idée de rassemblement, suppose une certaine notion d’identité. Le cueilleur sait souvent d’avance ce qu’il cherche à cueillir car il souhaite compléter une collection. Il classe par groupe et par espèce dans le cadre d’une certaine homogénéité.  A l’inverse l’accueil ouvre à l’inconnu dans une dimension de surprise qui ne peut se prévoir. L’on a beau savoir qui vient dîner, nul ne sait comment le repas va se passer.
Ceci nous amène à la vérité profonde de l’accueil. Accueillir n’est pas héberger car si l’hébergement prête un toit, l’accueil partage un abri. L’accueil a vocation à construire un lien et vise une relation. Il « favorise » la rencontre. Le verbe « favoriser » a ici son importance au sens où accueillir ne signifie pas de facto qu’il y ait rencontre. Car la rencontre est un phénomène rare, imprévisible et inattendu. De là il est aisé de comprendre que toutes les tentatives de protocolisation de l’accueil en viennent à manquer l’essentiel : certes il est préférable de sourire, bien sûr qu’il est souhaitable d’être poli, mais idéaliser l’accueil en le centrant sur l’accueillant c’est faire de l’accueilli un prétexte alors que l’accueil véritable est relation. Car l’accueil est intrinsèquement hétéro-centré ; le danger pour l’accueil étant qu’il prenne ses racines dans la vanité où l’accueillant juge la valeur de son accueil à la lumière de l’état de nécessité ou de détresse dans laquelle se trouve celle ou celui qui est reçu.

L’accueil est déplacement car il est séparation.


Puisque l’accueil est relation il est donc aussi déplacement. Un ad cueil qui va vers. En cela la dynamique de l’accueil rappelle une vérité biologique première : si la graine restait sur l’arbre et n’avait pas besoin d’un milieu favorable pour s’épanouir, il n’y aurait ni continuité ni diversité vivante. L’accueil est donc animé d’une puissance métamorphique qui rompt avec la stabilité et l’esprit de conservation pour devenir un acte commun de transformation.
C’est ainsi que l’on comprend que l’accueil se fonde, plutôt que sur la cueillette qui recueille, sur une aptitude à entrer en relation, à tisser un rapport qui active deux pôles différents, l’accueillant et l’accueilli.
Poser que l’accueil est déplacement c’est rendre clair que l’accueil va de pair avec un processus de séparation. L’accueil implique la rupture d’avec un lieu d’origine. Plus que la cueillette c’est donc bien la bouture qui nous révèle la dignité du processus. L’accueil consiste à donner naissance à un nouvel individu à partir d’un fragment isolé. L’exemple le plus parlant peut être : les parents accueillent un enfant ; cet être neuf et qui pourtant vient d’eux. Et les parents connaissent bien alors les deux écueils mortels de l’accueil : la fusion, dans laquelle le deux devient un et dans laquelle disparaissent aussi bien l’accueillant que l’accueilli, ou la kénose, dans laquelle l’un se vide de lui-même en se déversant complètement dans l’autre, se diluant dans l’altérité rencontrée.
Dans une acception plus phénoménologique l’accueil est ce juste milieu qui relie deux êtres en proposant un sens nouveau, un sens qui était absent d’avant la relation qui est accueil. L’heure du dîner approche, quelqu’un sonne à la porte. Accueillant et accueilli se serre la main dans une dynamique qui se rencontre en terrain neutre ; sur le seuil. Plus tout à fait dehors, pas tout à fait dedans; le seuil est le lieu où le danger vient accoster à l’abri. Au delà du seuil existe l’inconnu affecté de la dangerosité, réelle ou fantasmée. Comment le repas va t-il se passer ? A mettre les points sur les « i », enlevons la lettre du mot pour découvrir que le « seuil » devient le « seul ». Le seuil serait donc ce lieu où l’on se tient entre soi et l’autre, un lieu où le sujet se découvre et s’expose souvent douloureusement dans le risque de sa solitude. Marqueur fondamental de l’irréductible unicité de l’être, le sentiment de solitude gagne à être pensé comme l’affect majeur qui témoigne de cette conscience du séparé en nous-même. Ainsi la dynamique de l’accueil nous invite à un déplacement plus profond encore : accueillir l’autre revient à s’accueillir soi et son propre inconscient. Car autrui fait vibrer en moi un espace inconnu qui surgit sur le mode de « l’inquiétante étrangeté »[3]. Autrui fait passer de l’ombre à la lumière cet intime qui devait rester caché en nous. Intime qui surgit comme étranger au point d’en être effrayant. Nul pessimisme là-dedans mais un appel au voyage. Lorsque j’écoute mes patients en séance je ne peux m’empêcher de penser que, si la souffrance est le lieu de notre finitude essentielle, cette traversé conduit à réaliser que chacun est tellement plus que ce qu’il croit être…
En conséquence l’accueil est performatif en ce qu’il force à changer. Il met en jeu une problématique de l’altération, du devenir-autre. Une altération qui jamais ne doit se muer en aliénation – puisque l’accueil est liberté et ne peut se prescrire. Il implique un défi et entraîne une dimension de volonté forte. La volonté d’accueillir, c’est-à-dire d’être à l’abri avec l’autre. Il demande un effort puisqu’il vient nous bousculer dans nos conforts et nos habitudes. Autrement dit, jamais la capacité d’accueil ne doit se figer en habitude, tout simplement parce que l’accueilli est toujours nouveau, a un visage toujours renouvelé.

L’accueil est ouverture à l’inconnu car il implique une juste distance.


L se présente à mon cabinet sur les recommandations de son père spirituel. A 35 ans, L est heureuse en ménage, est mère de deux enfants et a un poste à responsabilité. Le début de la séance se présente d’ailleurs comme une « check-list » qui prouve que tout va bien. Alors que je m’en réjouis L semble surprise. Elle déclare : « en tant que psy vous devriez vous attendre à ce que je vous dise que ça va très mal et que je vais m’écrouler » ? Je lui réponds que non et précise : « c’est très positif tous ces pans de votre vie qui vont bien. Chaque patient ici est accueilli pour ce qu’il est et pas seulement à la hauteur de ce qu’il souffre. » Intérieurement je me mets à penser que pour L, venir chez moi, est une démarche qu’elle a du mal à s’autoriser. A l’écoute des résonances inconscientes que la patiente suscite en moi, je tache alors d’adopter une attitude emprunte de juste distance[4]. Ni trop près ni trop loin. Trop loin équivaudrait à laisser la patiente se débrouiller seule avec un narcissisme en quête de reconnaissance. Trop près s’apparenterait à ne pas faire confiance, à être dans un forçage qui, sous couvert de vouloir aider, ne serait que projeter sur l’autre ses propres angoisses abandonniques.

C’est alors que L se met à pleurer : « j’ai pourtant tout pour être heureuse mais je n’y arrive pas ». Le reste de la séance sera consacrée à ce que L décrit comme sa « peur du vide depuis toujours ». Compensée par un comportement hyperactif, L se dit en lutte contre des affects dépressifs profonds, elle qui enfant avait pour rôle de réanimer sa mère psychiquement morte[5]. « Et le pire c’est que personne ne voit que je ne vais pas bien » ajoute t-elle. J’en viens à me formuler une hypothèse : peut-être que sa vision initiale du psy – un être vampirique qui se nourrit de la souffrance d’autrui – vient rappeler à la patiente l’ambivalence éprouvée vis-à-vis de l’objet maternel. Cette mère, autant aimée que haïe, prend tout l’espace psychique de la patiente et semble lui barrer l’accès à un travail thérapeutique pour elle-même. Comment être accueilli si c’est toujours un autre que l’on attend ?

Au fil des mois et des séances, L a rejoué sur le cadre thérapeutique des angoisses d’intrusions très archaïques. Souvent L ne venait pas à ses rendez-vous ou alors elle venait sans être annoncée. Pour le thérapeute il a fallu persister dans l’accueil, supporter d’être mis à la place de cette mère rejetante en se persuadant que les différentes attaques, si elles m’étaient adressées, étaient à destination de ma fonction et non de ma personne. Une séance fit date dans notre travail. Après les traditionnelles attaques en règle – « vous ne faîte que parler », « vous ne pouvez pas m’aider » – L me fixa du regard. Après un long temps de silence elle déclara : « en fait j’ai besoin que vous pensiez à ma place. J’ai besoin que vous me compreniez ». Je saisi l’occasion et répondit : « je ne peux pas vous comprendre. Dans comprendre il y a prendre et moi je ne suis pas là pour vous prendre quoi que ce soit mais pour vous offrir mon écoute. Il m’apparaît important que vous réalisiez que je ne suis pas à votre place et que, ce que vous vivez vous appartient à vous et à vous seule ».
Cette interprétation eut de grand effet sur la cure de la patiente. Rassuré sur mes intentions L réalisa que je n’avais pas vocation à devenir le maître de ses pensées et que, puisque je ne pouvais pas la comprendre, un chemin d’ouverture au partage se révélait alors possible ensemble. 

Conclusion

Conclure en redisant le mot à haute voix. Mais cette fois ci, le lier avec son article « défini ». L’accueil ou là-cueille. La surprise du « ah » fait place à l’adverbe « là » qui indique aussi bien la valeur de lieu ou de temps. Nous voilà donc « définis » dans notre analyse puisque l’accueil devient incarné ! Dans un temps donné et dans un lieu à construire, l’accueil est ce chemin d’altérité où chacun est appelé à sortir de lui-même pour rencontrer l’autre sur le seuil ; dans cet espace nouveau qui n’appartient ni à l’un ni à l’autre mais qui se vit en commun. La-cueille donc ; ce mouvement qui donne « le La » de la relation et veille sur l'approfondissement de la singularité fondamentale de chacun, qui seule nous replace les uns auprès des autres comme nécessaire. Enfin dimension éthique et politique à laquelle l’accueil nous enjoint. Plutôt que de vivre dans l’assurance d’un monde qui prône le « risque zéro » – assurance de rien sinon du zéro pointé de la relation – choisissons avec l’accueil le droit au mystère. Mystère de l’autre et de soi-même qui toujours nous remet en chemin. Mystère incarné, entendu non pas comme ce que jamais nous ne connaîtrons mais comme ce que nous ne cesserons jamais de connaître.

Etienne Duménil
91 rue de Provence 75009 Paris.
1 rue Henri Douay 95590 Nerville-la-Forêt (secteur l'Isle-Adam)



Bibliographie
M. BALMARY, Le sacrifice interdit. Freud et la Bible, Paris, Grasset, 1986.
S. Freud, L'inquiétante étrangeté et autres essais, Paris, Folio essais, 1985.
A. Green, Narcissisme de vie, narcissisme de mort, Paris, Minuit, 2007
D. Winnicott, La mère suffisamment bonne, Paris, Payot, 2006.





[1] M. Balmary, Le sacrifice interdit. Freud et la Bible. Paris, Grasset, 1986, p. 293.
[2] Notons que l’étymologie va dans ce sens puisque l’acception primitif du mot accueil vient du latin « accolligere », qui signifie « rassembler », et renvoie aux notions d’aide, de protection, de refuge.

[3] S.Freud, L'inquiétante étrangeté et autres essais, Paris, Folio essais, 1985. Unheimliche en allemand : heimliche désignant à la fois ce qui vient de la maison – l’intimité tranquille du foyer – et ce qui doit rester caché, secret.
[4] Cf. D. Winnicott, La mère suffisamment bonne, Paris, Payot, 2006.
[5] cf. le syndrome de la « mère morte » développé par A. Green, Narcissisme de vie, narcissisme de mort, Paris, Minuit, 2007

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